Théorie de l'intervention

 Intervention systémique, oui, mais en systémique qualitative

 

Comprendre le « recadrage »

 

Alex Mucchielli

 

 

1– Le recadrage

 

Ce que l’on appelle le « recadrage » est une technique de communication, appliquée, à l’origine, en psychothérapie familiale systémique. Cette technique nous vient de l’école de « la nouvelle communication » ou « école de Palo Alto ».

 

Le « recadrage » de l’école de Palo Alto qui, de l’extérieur, consiste à faire changer le sens d’une activité en la présentant, par la parole, sous un autre angle. En fait, cette présentation change le système des relations entre les protagonistes. Ce changement construit donc un nouveau système d’échanges qui sert de contexte interprétatif aux conduites. C’est dans ce nouveau contexte que la conduite qu’il s’agit de changer se retrouve. Dans ce nouveau contexte systémique, la conduite en questions, change de signification. Elle passe, par exemple d’une signification négative à une signification positive ou inversement.  Dans le premier cas, le recadrage rend l’action attractive (passage d’une valeur négative à une valeur positive) ; dans le deuxième cas, il la bloque (passage d’une valeur positive à une valeur négative).

 

Pour modifier le système des relations établies on peut : soit en donner une autre lecture, soit demander à un des acteurs principaux de modifier ses relations avec les autres. Dans le premier cas, dans le contexte des relations modifiées, la conduite en question prend un autre sens qui n’apparaît plus alors comme pertinent à l’acteur et celui-ci en change. Dans le deuxième cas, le changement des modalités d’interactions introduit par un des acteurs principaux, entraine la modification des réponses des autres, et, de proche en proche, la modification de tout le système des relations. C’est alors, dans un système modifié que la conduite incriminée change de sens. Ce changement de sens conduit l’acteur à remettre en cause cette conduite.

 

 

2– Cadrage et problématique de l’intervention

 

Ce qu’il faut aussi savoir à propos du « cadrage » et de son utilisation, c’est que la délimitation de la largeur du champ, et donc des acteurs qui y participent, est complètement corrélé avec certaines problématiques. Ceci veut dire qu’il y aura des questions auxquelles on ne pourra plus répondre, compte tenu du cadrage que l’on a fait. Cette question du « cadrage » est donc délicate. D’autant qu’il est toujours arbitraire de délimiter un système, puisque tout système est lui-même inséré dans un système plus vaste.

 

Watzlawick rappelle, en particulier, qu’un contexte ne peut déterminer un méta-contexte. C’est-à-dire que l’on ne peut expliquer ce qui se produit dans un contexte par des mécanismes empruntés à un niveau hiérarchiquement inférieur. Par exemple, pour comprendre ce qui se passe dans une famille, il est logiquement erroné d’invoquer -comme on a tendance à le faire spontanément- les caractères des individus. C’est-à-dire appliquer à une classe une démarche qui part de ses éléments pris isolément. Il faut trouver les explications dans le méta-contexte, c’est-à-dire dans les caractéristiques du système relationnel en entier. Il faut se situer à un niveau supérieur et non pas à un niveau inférieur.

 

 

3– Un exemple canonique de « recadrage » venant de l’école de Palo Alto

 

Watzlawick, rappelons le n’a jamais clairement démontré comment fonctionnait le « recadrage ». Mais, par contre, il nous en a donné de nombreux exemples.

 

Considérons le récit suivant rapporté par Watzlawick. 

 

« Un homme âgé de vingt-cinq ans, sur qui on avait porté le diagnostic de schizophrénie et qui avait passé la majeure partie des dix années précédentes dans des hôpitaux psychiatriques ou en psychothérapie intensive, nous fut amené par sa mère, qui le croyait sur le point d'entrer dans un nouvel épisode psychotique.

A cette époque, il se débrouillait à mener une existence marginale dans une petite chambre et suivait, à l'université, deux cours dans lesquels d'ailleurs, il était en train d'échouer. Il était maniéré et provoquait souvent des interruptions « polies » dans les séances.

A son avis, le problème résidait en un désaccord de longue date entre lui-même et ses parents, au sujet de son soutien financier. Il n'aimait pas que ses parents payent son loyer et ses autres notes, « comme si j'étais un bébé ». Il voulait obtenir d'eux une allocation mensuelle suffisante dont il se servirait pour régler ses notes lui-même ... » (Watzlawick et al., 1972, pp. 147).

« Les incidents étaient généralement causés par la question de l’argent de poche : combien d’argent devait-il recevoir et quand ? Il estimait principalement qu’il avait droit à une plus grosse somme et que cette somme devait être beaucoup mieux déterminée d’avance. La mère considérait que son état mental discutable interdisait qu’on lui donne libéralement de l’argent qu’il pourrait gaspiller, et elle jugeait préférable de le lui accorder chaque semaine au compte-gouttes et de ne jamais lui dire à l’avance combien il allait recevoir... ». (Watzlawick, 1981, pp. 406-407).

« Ses parents, de leur côté, estimaient que son passé et sa conduite présente montraient qu'il n'était pas capable de prendre en charge de telles responsabilités et qu'il ferait n'importe quoi avec l'argent. Ils préféraient donc lui donner parcimonieusement quelque chose toutes les semaines, mais faisaient apparemment varier le montant, selon le degré de « sagesse » et de « folie » dont il faisait preuve. Cette condition n'était jamais clairement énoncée, cependant, de même que le fils n'exprimait pas directement sa colère à ce sujet, mais se repliait dans une sorte de jeu psychotique bizarre que sa mère, plus que son père, considérait comme une preuve de plus de son incapacité à diriger sa propre vie. Elle avait peur qu'une nouvelle et coûteuse hospitalisation ne devienne vite inévitable… ».

« En présence de sa mère, le thérapeute ordonna au fils de se servir délibérément de son comportement psychotique - expliquant que s’il se sentait incapable de faire face au fait que ses parents refusaient catégoriquement d’accéder à ses demandes d’argent, il était tout à fait en droit de se défendre, en menaçant de leur causer des dépenses plus grandes encore en retournant dans un hôpital psychiatrique. Le thérapeute suggéra que ses menaces seraient plus efficaces s’il faisait appel à son comportement psychotique. Il fit quelques remarques sur le type de comportement (visuel et auditif) que le patient devait adopter, remarques qui décrivaient d’ailleurs le comportement réel de ce dernier… » (Watzlawick, 1981, pp. 406-407).

« Il s’ensuivit, entre autres choses, qu’à leur première dispute, la mère se mit tout simplement en colère contre lui, lui dit qu’elle en avait assez de s’occuper de ses affaires, d’être son chauffeur, etc., et lui fixa une somme mensuelle avec laquelle il devrait se débrouiller comme il le pourrait. Dans l’interview qui fit suite à ceci..., le fils avait réussi, entre-temps à mettre assez d’argent de côté, sur la somme impartie chaque mois, pour s’acheter une voiture, ce qui l’avait rendu encore moins dépendant de sa mère » (Watzlawick et al., 1975, pp. 148).

 

 

Watzlawick n’explique pas comment on peut comprendre le changement de conduite de la mère (c’est le grand reproche qu’on lui a toujours fait). Il dit simplement qu’il a fait « une injonction paradoxale au fils », c’est-à-dire, qu’au lieu de le raisonner, il lui a dit, devant sa mère, de faire « exprès » de jouer au psychotique pour se défendre.

 

Nous constatons que le discours de Watzlawick est double : il s’adresse au fils et il s’adresse à la mère. Il repositionne les deux acteurs en reconfigurant le système de leurs relations, et c’est ce procédé qui nous intéresse ici et qu’il nous faut décortiquer.

 

Le discours pour le fils

 

En disant au fils de « jouer au psychotique pour menacer ses parents », il ne positionne plus le fils comme un malade, incapable de maîtriser sa conduite, mais, au contraire, comme quelqu’un qui peut maîtriser son comportement au point de « faire semblant » d’être malade. Ce « faire semblant » est uniquement destiné à se venger de ses parents qui le prennent pour un malade et un bébé à protéger. La relation du fils à ses parents n’est donc plus la même que celle du départ où cette relation était une relation « d’inconséquence » (il faisait des « coups de folie »).

 

Il nous faut alors bien voir qu’en adoptant cette conduite, le « positionnement » du fils est changé. Il n’est plus le « bébé » qui risque de faire des bêtises et qu’il faut menacer en permanence en lui donnant plus ou moins d’argent. Il est le « fils maltraité par des parents anxieux et radins ». En tant que fils maltraité, il est en droit de se défendre contre un pareil traitement. La relation des parents au fils est « lue » différemment. Elle n’est plus « protectrice », elle est « maltraitante ».

 

Le fils ne fera plus ses crises de folie d’une manière incontrôlée, il va les faire d’une manière contrôlée. En contrôlant sa conduite, il montrera qu’il n’est plus malade et qu’il ne faut plus le considérer comme un malade.

 

Le discours pour la mère

 

Le discours du psychiatre vise aussi la mère. En montrant à la mère qu’en tant que psychiatre, il ne prend pas son parti contre son fils, mais qu’au contraire il prend le parti du fils contre des parents définis nouvellement comme « surprotecteurs », « infantilisants », « avares et peu généreux », il positionne autrement ces parents et redéfinit leur relation à leur fils. Ces parents deviennent « responsables » des réactions défensives de leur enfant « trop protégé ». De parents tyrannisés par un fils malade qui leur occasionne des dépenses d’hospitalisation, ils deviennent des parents tyranniques. Le fils, de « fils tyrannique et malade », devient « fils tyrannisé ayant le droit de se défendre ».

 

 

Le changement des conduites de la mère

 

A partir de ce moment, lorsqu’il s’agit, une fois de plus, de s’occuper des affaires du fils et de le conduire en voiture, la mère va « voir les choses autrement ».

 

Pour elle désormais, le « conduire en voiture », prend un autre sens. Il ne s’agit plus d’aider son fils, il s’agit de se plier à des exigences d’un fils qui le fait exprès et qui selon le psychiatre : « se défend » contre sa tyrannie. Il s’agit donc, au final, de se faire manipuler par un fils exigeant.

 

La situation relationnelle construite par le psychiatre est donc différente de celle dans laquelle la mère croyait être. Dans cette situation tout à fait nouvelle (celle de droite sur le schéma ci-dessus), ses propres « conduites de protection » changent de sens et deviennent des « conduites de maltraitance ». Les conduites du fils, qui étaient des « conduites de folie », deviennent des « conduites défensives » que le fils fait exprès pour se protéger de la tyrannie de ses parents.

 

Ainsi, la mère se met en colère et change radicalement de comportement, ce qui libère le fils et lui permet de redevenir « normal ». Dans ce cas précis, les effets des commentaires du psychiatre se trouvent expliqués par la considération de ce qui se passe au niveau des modifications des positionnements et du système des relations entre des acteurs. Après les conseils du psychiatre, les positionnements des parents et du fils ont été restructurés. Le système des relations été reconfigurée et c’est dans ce nouveau système que les conduites des uns et des autres ne prennent plus le même sens que dans la configuration de départ. La mère ne peut plus s’occuper comme elle le faisait de son fils. Sa conduite n’est plus une « bonne conduite protectrice » (signification de la conduite avant), elle est devenue « une mauvaise conduite qui rend malade son fils et l’entretient dans sa maladie» (signification de la conduite après le discours du psychiatre).

 

 

3– La technique de recadrage expliquée par changement des positions

 

Ce  « recadrage » se fait par l’entremise de « paroles » qui redéfinissent le système des relations entre les acteurs de la situation. Dans le nouveau système relationnel créé, les conduites des personnages changent de sens. Ces changements de sens conduisent la mère à ne plus « surprotéger » son fils.

 

Nous avons vu dans cet exemple que, pour changer le système de relations, il était commode de penser : changement des positions des acteurs. Le changement de position entraine, ipso facto, la restructuration des relations. Dans le cas pris en exemple, la mère est définie implicitement (à travers les propos du psychiatre demandant au fils de continuer à se défendre), comme une mètre tyrannique, alors qu’elle se définissait elle-même, comme une mère protectrice et attentionnée. Le contexte relationnel était, au départ, un contexte de protection, il devient un contexte relationnel de maltraitance.

 

Il est aussi intéressant de voir que les finalités des jeux des acteurs sur lesquels se font les interventions changent d’orientation. Jouer un jeu de protection de son fils malade, devient un jeu de rejet d’une exploitation (pour la mère).

 

Ainsi, pour « recadrer » les activités de quelqu’un de façon à l’amener à changer ses conduites peut se faire soit à travers la transformation de son positionnement dans la situation, soit par la proposition d’un autre « jeu » plus adapté à la situation réinterprétée.

 

 

4– La technique de recadrage expliquée par « l’injonction paradoxale »

 

La technique que nous venons de voir est appelée par l’école de Palo Alto : le recadrage par « l’injonction paradoxale ». Les psychologues de cette école disent : injonction « paradoxale », car il est contraire au bon sens immédiat, de commander aux personnes de continuer à faire ce que l’on voudrait qu’ils ne fassent plus.

 

En interprétant Palo Alto, on peut penser que leur technique de recadrage par l’injonction paradoxale reposerait sur trois temps :

1- Faire comprendre implicitement, à celui dont on veut changer la conduite, le sens caché de sa conduite actuelle ;

2- Donner une instruction qui lui demande de continuer (l’injonction paradoxale) ;

3- Tout en ayant changé (en 1), le contexte de cette conduite qui, de conduite positive, passe à une conduite ayant un sens négatif (ou inversement d’ailleurs, mais le fait du changement de sens va entrainer sa modification).

 

Voyons, en détail comment cela se passe sur les deux cas que nous venons de voir.

 

1°) Faire comprendre implicitement, à celui dont on veut changer la conduite, le sens caché de sa conduite actuelle.

  Le psychiatre fait comprendre à la mère « qu’elle surprotège son fils ». Pour ce faire, il dit au fils, devant la mère, tu as bien raison de te « défendre » devant une telle mère tyrannique, continue.

Le discours alambiqué du psychiatre fait que les significations des conduites habituelles de ceux dont les conduites doivent changer, sont chargées d’autres significations que celles qui apparaissent au premier abord.

 

2°) Donner une instruction qui demande de continuer (faire la même conduite = injonction paradoxale puisqu’on lui dit de faire la même chose).

  Le psychiatre dit à la mère « continuez à surprotéger votre fils » en disant au fils de « continuer », lui aussi (mais à se défendre) ;

Il y a bien « injonction paradoxale » de continuer à faire ce que l’on désire changer.

 

3°) Tout en ayant changé le contexte relationnel de cette conduite qui, de conduite positive, passe à une conduite ayant un sens négatif.

  Le schizophrène et sa mère : « votre fils vous manipule alors que vous croyez qu’il est schizophrène ».

La signification de la conduite prescrite est habilement transformée pour la rendre inacceptable dans la logique de pensée de l’acteur concerné.

 

Les psychologues de l’école de Palo Alto, n’ont jamais vraiment décortiqué, comme je viens de le faire, les processus intimes de l’injonction paradoxale. Nous avons vu qu’il était beaucoup plus simple de penser « changer les positions » des acteurs en cause et de réaliser ce changement.

 

 

4– Conclusion

 

La systémique qualitative, avec ses techniques de « modélisation », va plus loin que la systémique de Palo Alto qui ne proposait aucune modélisation. Nous avons pourtant vu, en rappelant l’exemple utilisé par Watzlawick sur « l’injonction paradoxale », que tout se passait comme si ces psychologues utilisaient un raisonnement reposant sur une modélisation implicite.

 

Leurs interventions reviennent, en effet, à « restructurer » le système des relations signifiantes entre les acteurs.

 

La systémique qualitative explicite ce travail et l’intègre à sa méthodologie générale. La systémique qualitative est donc porteuse d’une vraie théorie de la modification des conduites. C’est une méthode qui a des applications pratiques importantes dans tous les domaines des activités humaines.

 

 

Bibliographie

 

Mucchielli A., Manuel pour le diagnostic systémique des relations humaines, Numilog.com (téléchargeable sur le site internet de), 2008.

Watzlawick. P. et Weakland J.H. (sous la dir.), Sur l'interaction, Seuil, 1981.

Watzlawick  P., Le langage du changement, Seuil, 1980.

Watzlawick  P.  et all., (1967), Une logique de la communication, Seuil, 1972.

 

 

 

Dernière mise à jour de cette page le 28/12/2008

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