Approche systémique, oui, mais systémique qualitative
Les règles de la modélisation systémique des échanges
Alex Mucchielli
Les règles de la méthode que je présente ci-dessous, mènent à ce qui s’appelle : « la modélisation systémique ». La modélisation systémique, c’est la représentation graphique du système des échanges. Comme nous allons le voir, cette « modélisation » se fait à deux niveaux différents.
Tout d’abord, on extrait, du fouillis de tous les échanges observables, des échanges remarquables par leurs récurrences et leurs similitudes et on « catégorise» ces échanges analogues. On les porte sur un schéma qui est appelé la « modélisation des formes d’échanges ». Dans un deuxième temps, on cherche la signification de chaque catégorie d’échange dans la totalité du système dessiné précédemment.
Mais ces deux « modélisations » se trouvent insérées dans une succession d'étapes méthodologiques que nous allons passer en revue.
1– Les étapes de la méthode menant à la « modélisation » finale
Première étape : la définition du « cadrage » de l'observation
La première étape de la technique systémique appliquée à l’étude des communications découle du deuxième principe vu ci-dessus : il convient, compte tenu de la problématique de recherche, de définir un niveau pertinent d’observation-enquête ; ou, réciproquement, compte tenu du niveau disponible d’observation-enquête, de définir les problématiques abordables. Il faut insister sur cette idée d’interdépendance de la problématique et du cadrage (Mucchielli, 2003). Précisons aussi tout de suite que la bonne problématique ou le bon cadrage de l’étude ne sont pas nécessairement trouvés immédiatement. Des allers-retours avec le terrain permettent de mettre en œuvre la récursivité du travail de découpage de l’environnement menant à la bonne définition du cadre.
Deuxième étape : le repérage des interactions fortes et constantes venant du contexte englobant.
Le cadrage effectué, délimite donc un sous-système dans un système plus vaste. Le système englobant le sous-système est rarement sans avoir des interactions avec ce sous-système. Il convient d’essayer de repérer ces interactions et d’en évaluer le poids pour le sous-système. Lorsque des interactions importantes viennent du système englobant sur le sous-système délimité par le cadrage, elles signalent presque toujours que la solution du problème rencontré dans le sous-système sera de l’ordre d’une intervention du système englobant sur le sous-système.
Troisième étape : l’observation « hic et nunc » des « communications récurrentes qui se ressemblent » entre les acteurs et leur catégorisation.
Pour arriver à une description de situation qui pourra permettre la modélisation systémique des communications, il nous faut observer tout ce qui peut prétendre être « communication », c’est-à-dire qui peut prétendre vouloir dire quelque chose pour un acteur avisé. La mission est alors extrêmement difficile puisque, au départ, l’observateur n’est pas cet « acteur avisé ». En effet, qu’est-ce que cet « acteur avisé » ? C’est quelqu’un qui va comprendre un phénomène observable, produit dans le champ de l’observation en tant que « communication qui veut dire quelque chose ». Ce phénomène observable aura un sens pour lui. Il sera « lu », il sera donc construit, par cet acteur avisé, en tant que communication. La communication dont nous parlons n’est donc pas définie par sa forme concrète (une parole, une attitude, une conduite...), mais par sa nature : c’est un phénomène qui doit pouvoir « faire sens » pour quelqu’un. Dans les situations à observer, il faut se dire qu’il y a toujours un acteur avisé pour lequel tel ou tel phénomène expressif fait sens. Il faut aussi se dire que cet acteur n’est quasiment jamais seul à trouver telle ou telle signification à telle ou telle conduite expressive. En effet, dans les organisations surtout, les processus interprétatifs mis en oeuvre par les différents acteurs sont largement partagés et collectifs.
L’observation des “non-communications”
Dans l’étude systémique des échanges on prend en compte -en tant que communication- des « non-communications », c’est-à-dire des choses qui auraient pu se dire ou se faire et qui ne se sont pas dites ou faites. Ce genre d’éléments d’observation ne saute pas aux yeux immédiatement, c’est souvent après coup, lorsque l’on a tracé les premiers traits fléchés du schéma systémique que l’on prend conscience que « cela pourrait se passer autrement ». On peut alors retourner à l’observation pour remarquer, qu’effectivement, cela ne se passe pas et que cela est même particulièrement évité. Il y a là une vraie difficulté de l’observation. Repérer de telles « non-communications » demande d’avoir des points de comparaison.
La catégorisation de ces « échanges récurrents qui se ressemblent »
Tout observer ne met pas l’observateur en difficulté. En effet, s’il ne peut tout observer dans un laps de temps court, il peut prendre son temps car il est sûr que les choses qui lui ont échappé se présenteront de nouveau à son observation. C’est là la conséquence de l’existence du système des communications qui veut que les échanges soient « récurrents », c’est-à-dire reviennent régulièrement entre les acteurs.
Il faut donc se concentrer sur les successions des échanges pour essayer de repérer des redondances dans des suites d’interactions perçues d’ailleurs, sous leurs « formes », pour formuler un scénario répétitif. Repérer les redondances dans les successions des échanges perçus sous leurs formes, est une rupture des habitudes d’observation. Il s’agit de faire porter son attention sur les cycles de la communication et non sur l’argumentation interne à un échange. Il faut montrer comment des « formes » ou « catégories » d’expressions se répondent toujours dans une même succession, plutôt que de montrer comment des contenus se répondent -au niveau argumentatif ou du contenu- les uns aux autres.
La « forme» d’un échange, c’est la catégorie générale du message qui est délivré à travers un ensemble de contenus concrets. Ainsi, dire : « Oh, la là, vraiment tu m’embêtes» et dire « Ils sont toujours en train de me faire des difficultés», c’est avoir la même « forme d’expression», c’est « se plaindre». On voit donc qu’une « forme de communication» (ou de relation) est une catégorie générale qui peut contenir de nombreuses expressions « du même genre», c’est-à-dire qui ont, dans le contexte et pour les acteurs, la même forme globale.
Quatrième étape : le repérage, par expérimentation, du vécu collectif de l'ensemble des acteurs concernés
Le contexte des émotions collectives partagées doit être construit. La construction de ce contexte de référence prend en compte la situation et la rapporte à chaque acteur afin de dégager « ce qui compte pour chacun », en essayant de repérer un « point commun dans le vécu de l’ensemble des acteurs ». Ce « vécu collectif » est d’abord formulé sous forme d’une hypothèse. Une fois que cette « hypothèse » est faite, on « vérifie » sa plausibilité en montrant que toutes les formes des échanges en provenance des différents acteurs, sont cohérentes et logiques par rapport à ce sentiment collectif.
Cinquième étape : la « contextualisation » systémique par rapport au vécu collectif
Cette étape est l’étape fondamentale de la « contextualisation systémique ». C’est elle qui fait apparaître les significations à affecter aux formes des échanges. Dans cette étape, on reprend tour à tour, toutes les formes d’échanges ayant lieu entre les acteurs et portées sur le schéma précédent. On met chaque forme d’échange en regard de l’ensemble du système des formes de relations et l’on se demande quelle peut alors être la signification de cette forme relationnelle dans le contexte du vécu collectif du système. On aboutit à un schéma qui porte l’ensemble des significations des échanges entre les acteurs. C’est ce schéma final qui peut être appelé la « modélisation systémique finale ».
2– La modélisation systémique finale comme hypothèse de fonctionnement du système
L’ensemble de la procédure que nous venons de décrire représente le travail de la « modélisation systémique ». La méthode de l’analyse systémique ne s’arrête pas là. Après le travail de modélisation que j’ai rapidement évoqué (ou pendant ce travail, d’ailleurs), la construction des modèles donne lieu à des commentaires sur la compréhension de ce qui se passe entre les acteurs. L’ensemble de ces commentaires forme la partie analytique de la méthode systémique d’étude des communications. Les commentaires faits à partir de la réécriture finale des catégories signifiantes des échanges, permettent, en particulier, d’accéder à un raisonnement sur le fonctionnement du système.
La modélisation, en systémique qualitative, est une opération qui ne consiste pas à représenter le « modèle » de la théorie systémique. La « modélisation » est à prendre au sens où l’on s’efforce de représenter un fonctionnement concret et non une théorie.
J.-L. Le Moigne a analysé cet effort que représente, dans les approches dite « constructivistes », la modélisation. Pour lui, la modélisation est l’équivalent de l’hypothèse des sciences positivistes. En effet, on raisonne sur une modélisation comme on raisonne sur le résultat d’une expérience dans les sciences physiques et naturelles. L’expérience, en sciences positivistes permet de valider une hypothèse, le modèle, dans les sciences constructivistes, permet de vérifier la plausibilité et « l’utilisabilité » de la représentation du fonctionnement donnée par la modélisation.
3– Exemple de début d’application de la modélisation systémique
Prenons le même problème partant du même soi-disant « constat » : une guerre larvée que se livrent deux services pour faire passer leurs idées à la direction, et voyons comment il peut être traité avec la théorie systémique qualitative des communications et son « modèle ».
Ce phénomène, pour elle, est une sorte de « morceau de communication », qui ne peut exister que dans un « système de communications » (par a priori de la théorie). Ce phénomène, postule-t-elle, ne peut donc exister seul, il est une partie d’en ensemble plus vaste d’échanges qui s’organisent en « système » (premier principe de la théorie).
Ce système existe nécessairement si je suis capable de trouver un bon « cadrage » pour mon observation et de me positionner à un bon niveau d’observation (deuxième principe de la méthode de modélisation). Ce « cadrage » est une des difficultés de l’application de la théorie et de son modèle, car, un cadrage, ne permet d’étudier que certaines problématiques et non d’autres, et chaque problématique (ici problématique a priori de fonctionnement collectif), ne relève que d’un cadrage pertinent. Je vais donc, sur ce « constat » et son hypothétique problématisation, prendre le risque de découper une situation dans l’ensemble environnemental de l’entreprise, situation constituée d’un ensemble d’acteurs jugés potentiellement partie prenante. Je vois d’ailleurs, dès cette première démarche comment le « modèle systémique » est « ouvert » : il me laisse prendre des initiatives et je ne suis surtout pas obligé de « coller » au constat de départ qui me fixe a priori trois acteurs concernés. Dans l’exemple que nous avons pris, je vais donc considérer que de nombreux acteurs sont concernés et que mon enquête va progressivement me réveler les acteurs, internes à l’organisation qui sont également partie prenante.
En fait, je vais découvrir que les chefs de service et le directeur ne sont pas les seuls concernés et que toute l’équipe de direction est entraînée dans une sorte de dispute générale qui a des répercussions sur tous les personnels. Entrainés dans la dispute, ils se sont divisés en trois sous-ensembles : deux sous-groupes de partisans de chacun des chefs de service et un sous-groupe de spectateurs.
Pour trouver le « système » dans lequel les échanges repérés s’insèrent, je vais donc observer les acteurs définis par mon « cadrage » et je vais repérer les « échanges récurrents » entre ces acteurs (concept spécifique à l’approche systémique). Il s’agit là d’une conséquence du troisième principe de la modélisation systémique qui me dit que pour accéder au « système des échanges » il faut passer par le repérage de « communications récurrentes ». Autrement dit, mon observation est fortement guidée. Je ne vais pas observer et repérer toutes les communications ayant lieu entre les différents acteurs, mais seulement celles qui reviennent et se ressemblent dans leur « formes » (c’est là la définition du concept de « communications récurrentes »). Pour ce faire, je vais faire des interviews mais je ne pourrais en rester aux récits des interviewés. Il me faudra trouver des « incidents critiques » sur lesquels je ferai parler tous les acteurs pour essayer d’avoir un point de vue cohérent et synthétique, débarrassé des interprétations subjectives des uns et des autres. Ce travail d’enquête quasi policière, m’oblige d’ailleurs à repérer des « formes » d’échanges plutôt que des « contenus » d’échanges et ceci est très positif puisque, comme nous le savons, j’aurai à faire une modélisation du système en ne retenant que les catégories formelles des échanges récurrents repérés.
4– Conclusion
Le sens d’une communication prise en compte dans le modèle de la systémique qualitative, est sens par rapport au système dans lequel la communication en question se déroule.
Méthodologiquement cela conduit à prendre le système de communications finalement explicité, comme référentiel prioritaire de lecture du sens. Le sens de la communication faite, n’est plus porté par son contenu, comme dans l’approche classique des communications, mais il est « construit », en relation avec l’ensemble des communications se déroulant dans le système.
Le « système des formes des échanges » sert d’arrière plan pour la formulation du sens des phénomènes qui se déroulent. Le « sens des phénomènes», devient quelque chose d’élaboré avec précision. Le travail interprétatif pour arriver au « sens » est clairement renvoyé à une mise en relation des phénomènes avec leur contexte de fonctionnement. Ce contexte de fonctionnement ayant été, quant-à lui, empiriquement élaboré avec de nombreuses précautions.
L’analyse systémique des communications nous introduit dans une nouvelle manière de penser la communication, les échanges entre les hommes et les effets de la communication. Cette nouvelle manière de penser ouvre des portes intéressantes pour la compréhension des phénomènes inter-humains et pour l’intervention sur les activités humaines. Comme toute nouvelle façon de penser, elle heurte les anciennes manières et a du mal à être comprise. Il n’en reste pas moins que le modèle qu’elle offre est un outil supplémentaire à disposition de tous ceux qui se confrontent aux problèmes de l’intervention sur le monde.
Bibliographie
Le Moigne J.L., Les épistémologies constructivistes, Paris, PUF, 1995.
Le Moigne J.L., La modélisation des systèmes complexes, Paris, Dunod, 1990.
Mucchielli A., Manuel pour le diagnostic systémique des relations humaines, Numilog.com (en ligne sur), 2008.
Mucchielli A., Etude des communications : approche par la modélisation des relations, Armand Colin, 2004.
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